Texts

Sentimentale anatomie
Marianne Derrien, 2020

Manger, ouvrir, disséquer, digérer, grignoter. Une carcasse, celle d’une charogne. Crue, figée, séchée au sol ou suspendue. Le baiser d’une tronçonneuse. Affamée, semble-t-elle. En lambeaux de chair, en morceaux de vie, avec un soupçon de tristesse teintée de sensualité voire d’agressivité, les sculptures de Mahalia Köhnke-Jehl propagent en nous d’ambigus affects. Elles sont l’intuition d’un devenir qui n’a pas épuisé son origine, et encore moins sa destinée. Expérience de dévoration, chaque oeuvre semble arracher sa substance à un corps en lien avec ce qui la nourrit. Charnelles, parfois abstraites et minimales, ses oeuvres aux formes organiques semblent tout droit sortir des profondeurs marines, terrestres ou célestes. Ses œuvres se développent en une pluralité de formes hybrides étrangement familières qui semblent émaner les unes des autres. Considérant l’espace comme un prolongement de ses sculptures, l’artiste n’hésite pas à les réinterpréter en fonction du contexte de présentation faisant ainsi de son œuvre protéiforme un organisme malléable et vivant. Si l’histoire se répète ou se nourrit des signes et des formes du passé, Mahalia Köhnke-Jehl élabore un vocabulaire formel qu’elle puise tant dans des objets mathématiques que dans la peinture aborigène qu’elle a découverte à travers ses origines australiennes. Alors que l’art aborigène fut méprisé par la puissance colonisatrice, l’artiste renoue avec cette conception du monde dans laquelle le temps et l’espace fusionnent et où l’oeuvre d’art instaure un cycle de vie avec des êtres mystiques sortant de terre sous une apparence animale ou végétale[1].
Mahalia Köhnke-Jehl célèbre une mémoire vivante, ancestrale voire sacrée et mystérieuse dans les matériaux qu’elle utilise. De ses premières pièces en feutre posées au sol jusqu’à ses pièces les plus récentes en plâtre ou en bois, elle réveille les croyances endormies en dessinant dans un premier temps les formes qui vont devenir les martyrs de ses sculptures. Cette relation entre le dessin et la sculpture lui permet d’entrer et de sortir de la matière tel l’anatomiste ou le chirurgien. Offrant leurs entrailles, ses œuvres nous attirent en leur sein et brouillent la frontière entre humain et animal, entre vie et mort. Ce n’est pas “tout ce qui grouille, fourmille, se désagrège, adhère, s’agglutine, pullule, ondoie” qui l’intéresse mais bien ce que la vie transforme par elle-même ; comme dans une de ses récentes œuvres, About a thermic kiss, œuvre en bois sculptée à la tronçonneuse. Sépultures d’âmes errantes, cette sculpture nous remémore tant les fossiles, les coquillages que les corps pétrifiés de Pompéi. Cette mémoire physique des êtres est réactivée en quelque chose qui se conserve dans la matière et la matière se transforme à son tour avec elle. Médiation entre les mondes, cette excavation des formes maintient un lien invisible et nécessaire dans chacune de ses œuvres à la fois très douces mais aussi terreuses, asséchées comme un sol désertique.

Si la mort rôde, seul le souvenir tangible de la perte de la vie transcende l’enveloppe charnelle. Entre précarité de la vie et ordonnancement de la nature, c’est en se séparant du sol pour s’élever que Mahalia Köhnke-Jehl réalise ses dernières sculptures, Suspended consumption, série de quatre corps en plâtre suspendus. Au-delà d’une science toute puissante, ces formes sont avant tout des organismes parasites qui épousent des câbles Éthernet provenant des anciens bureaux du bâtiment que le Wonder/Zénith investit temporairement à Nanterre, où l’artiste vit et travaille. Par l’épuration de la forme et par la verticalité de ces œuvres suspendues, Mahalia Köhnke-Jehl donne à ces ossatures-armatures-squelettes blanchâtres un velouté qui révèle le secret de l’existence corporelle et de sa chair : elle hybride le schéma de croissance d’un organisme primaire comme le Dickinsonia avec celui d’une cage thoracique humaine. C’est cette puissance humaine et non humaine qui est ici déchiffrée à travers les réseaux et les technologies de pouvoir du monde contemporain. En utilisant du plâtre, l’artiste retrouve également la sédimentation qui rend possible le principe de fossilisation. Avec ce goût pour la science, la biologie et la paléoanthropologie, elle façonne les traces des mutations du corps.

« La vie est un appareil métabolique qui non seulement reproduit mais aussi stocke frénétiquement et utilise l’information afin de résister à la dégradation.» comme le précisait la scientifique Lynn Margulis à partir de la théorie de Gaïa. Si l’on suppose que la Terre est un super-organisme avec toutes les espèces connectées les unes aux autres, l’évolution serait ainsi le résultat d’un processus de coopération et non d’une compétition. Ce renversement de perspective permet d’imaginer que l’univers « vit en nous comme nous vivons en lui ». Interconnectés à l’intérieur d’un vaste système de flux de communication et d’informations technologiques, ces corps sculptés suggèrent également de nouvelles relations avec toutes celles et ceux qui composent les mondes dans lesquels nous co-évoluons.
Entre biologie et transcendance, mutation et existence, les œuvres de Mahalia Köhnke-Jehl nous relient à un esprit vital aussi saisissant que l’oeuf sans ombre suspendu dans La Conversation sacrée de Piero della Francesca, référence si chère à l’artiste. Bien au delà des « mythes » techno-scientifiques, ses sculptures se chargent d’une matière emplie d’émotions liées à notre fragilité et à notre solitude.

[1]            Le temps du rêve, le Dreaming est cette histoire aborigène qui se transmet par un ensemble de mythes avec l’apparition de Grands Ancêtres (« Esprits-éclairs », demi-dieux, animaux, voire plantes) sortis du magma originel pour instaurer les lois et coutumes sociales. Les grands ancêtres ont laissé aux différents clans le souvenir de leur rôle dans la Création de l’Australie: charge à eux de célébrer ce souvenir et de le ressusciter lors de cérémonies rituelles.

CHERCHEUR D’OR
Alexandra Goullier Lhomme, Hannah Kreile & Eva Vaslamatzi, 2019

« Non que la vérité soit «mauvaise» ou «bonne»; simplement elle est, elle est incompréhensible, et quoi qu’on en fasse partie, il y a trop de vérité à saisir d’un seul coup, ou elle est insaisissable car elle est perpétuellement protéiforme. » Malcom Lowry, Le garde fantôme, p.133

Deux formes jumelles quasiment identiques, l’une en plâtre, l’autre en feutre. Toutes deux nous donnant une sensation de vertige, de miroir brisé et de plongée infinie dans la matière. À échelle d’homme, marquées par l’absence de leur créateur, elles dialoguent avec une autre œuvre, minuscule cette fois, un cercle de métal logé au creux de la main de l’artiste qui surgit au cours d’une performance intime, La pièce chaude (2016). Tandis que deux sculptures ondulatoires qui forment un seul et même ensemble, Crossing matters – questions de passage (2017), dessinent une déambulation, un parcours par leur déploiement dans l’espace, La pièce chaude provoque la rencontre et passe de mains en mains. Toujours ancré dans le mouvement et engendré par le geste, le travail de Mahalia Köhnke-Jehl interroge le médium de la sculpture comme un médium vivant en friction avec celui de la performance. L’objet, la sculpture en est l’armature ; le corps de l’artiste toujours présent – par sa main, par sa voix ou par son échelle – le point de départ ou de rencontre.
A contrario de La pièce chaude qui est née d’un voyage en Arménie dans un mouvement précis où la monnaie circule de mains en mains dans les bus jusqu’à atteindre celle du chauffeur. Le point de départ de Crossing matters – questions de passage est un mouvement à la fois arrêté et infini. Fontaine, tire de feu d’artifice ou encore pousse de plante, tous ont pour dénominateur commun une forme : celle d’une volonté, d’un mouvement effréné, vigoureux vers le ciel, une fuite en avant unie et centrale qui échoue inlassablement, à chaque fois, à chaque instant, et retombe inéluctablement sur les côtés. Une forme double qui se dédouble et qui souligne la dualité palpable qui transperce dans tout le travail de l’artiste. Équilibre et asymétrie, transparence et opacité, volatile et pesant, vide et plein. Une polarité qui révèle non seulement l’affrontement mais aussi l’ampleur du vide, de la tension et du dialogue qui existe entre deux opposés.
Le travail de Mahalia Köhnke-Jehl a pour ambition d’explorer les caractéristiques intrinsèques des objets, des formes et des matières qui l’entourent. Partant de constats simples, souvent liés au quotidien, l’artiste révèle la profondeur – parfois insoupçonnée – des choses. Comme la figure de l’alchimiste qui cherche à métamorphoser un métal banal et dérisoire en or, Mahalia Köhnke-Jehl réinvestit les matériaux et détourne leur valeur. La feuille d’or vient ainsi faire échos aux impuretés naturelles révélées du feutre ; la pièce chaude, monnaie d’échange, minutieusement ciselée reprend son sens plein, sa valeur perdue au détriment de celle objective et dérisoire de 20 Drams.
Non plus objet ou matière mais œuvre d’art, les formes de Mahalia Köhnke-Jehl s’imposent et forcent l’observation attentive des détails. Mieux, elles nous invitent à l’attente. Une attente positive où les œuvres se révèlent au fil des minutes, se transforment au rythme de la lumière naturelle et parfois surgissent.
Être face à un geste de Mahalia Köhnke-Jehl c’est accepter les œuvres dans une vision animiste, c’est accepter aussi que la réalité nous dépasse et nous échappe.